Chorégraphe de la Compagnie K. Danse, acteur de recherche et de pensée né à Bogotá, Jean-Marc Matos, globe-trotter ayant vécu dans huit pays, vit et travaille aujourd’hui à Toulouse. Ingénieur de l’INSA Toulouse et formé à la danse moderne et postmoderne américaine, il crée des projets chorégraphiques hybrides et développe des actions de médiation explorant les liens entre corps et technologies numériques. Lancement d’une rencontre avec …

1. Vous avez un parcours atypique avec une formation d’ingénieur. Comment la danse est-elle entrée dans votre vie et avoir choisi d’en faire votre métier ? Y a-t-il eu un moment, une rencontre ou une œuvre qui a déclenché votre vocation pour la chorégraphie ?
Mon parcours est effectivement atypique. J’ai d’abord suivi une formation d’ingénieur en informatique, avec une fascination pour les systèmes complexes, les logiques d’organisation et les technologies émergentes. Mais parallèlement, j’ai découvert la danse contemporaine, qui m’est apparue comme un territoire d’exploration tout aussi riche, mais fondé sur le sensible, le corps et la relation humaine.
Ce qui m’a profondément attiré dans la danse, c’est sa capacité à produire de la connaissance autrement que par le langage ou le calcul. Le mouvement permet d’explorer des questions existentielles, sociales et politiques à travers l’expérience vécue.
Il n’y a pas eu un seul moment fondateur mais plutôt une série de rencontres déterminantes avec des artistes, des pédagogues et des œuvres qui m’ont montré que la danse pouvait être un champ de recherche à part entière. Très vite, j’ai compris que je ne souhaitais pas simplement interpréter des œuvres mais développer mon propre langage et créer des situations où le corps puisse dialoguer avec les mutations du monde contemporain.
2. Qu’est-ce qui vous a poussé à fonder la compagnie K.Danse ? Quelle était votre vision initiale, et comment a-t-elle évolué depuis ?
J’ai fondé K. Danse avec le désir de créer un espace de recherche et de création transdisciplinaire. Dès le départ, je souhaitais dépasser les frontières traditionnelles entre les disciplines artistiques et faire dialoguer la danse avec les sciences, les technologies, la philosophie et les questions sociétales.
La vision initiale était déjà celle d’un laboratoire artistique capable d’interroger les transformations de notre époque. Au fil des années, cette vision s’est enrichie.
Les technologies numériques, l’intelligence artificielle, les environnements immersifs ou participatifs ont progressivement pris une place importante dans nos créations.
Aujourd’hui, K. Danse est devenu un lieu où s’expérimentent de nouvelles formes de coexistence entre humains, machines, environnements numériques et publics.

3. Votre travail mêle la danse et les arts numériques. Pourquoi avoir choisi cette signature chorégraphique ? Quels sont les éléments qui définissent votre langage ?
La rencontre entre danse et arts numériques s’est imposée naturellement dans mon parcours. Ayant été formé à la fois comme ingénieur et comme danseur, je n’ai jamais perçu ces deux univers comme opposés.
Les technologies façonnent désormais notre manière de vivre, de communiquer,
de percevoir le monde et même de construire notre identité. Il me semblait essentiel que la création chorégraphique s’empare de ces transformations.
Ce qui caractérise mon langage chorégraphique est sans doute l’attention portée à la relation : relation entre les corps, entre les corps et les technologies, entre les interprètes et les spectateurs. J’aime créer des dispositifs où le mouvement influence l’environnement numérique et où celui-ci, en retour, modifie la perception et les comportements.
La notion de co-présence est centrale dans mon travail : comment habiter ensemble un même espace, qu’il soit physique, virtuel ou hybride.
4. Comment se déroule votre processus de création, de l’idée initiale à la scène ? Travaillez-vous en collaboration étroite avec vos danseurs, ou partez-vous d’une vision très personnelle ?
Chaque création commence généralement par une question plutôt que par une réponse. Je pars souvent d’un phénomène contemporain, d’une intuition philosophique ou d’un enjeu sociétal.
Ensuite s’ouvre une longue phase de recherche où se croisent lectures, expérimentations corporelles, échanges avec des artistes d’autres disciplines, ingénieurs, chercheurs ou citoyens.
La collaboration avec les interprètes est fondamentale. Je ne considère pas les danseurs comme de simples exécutants mais comme des co-auteurs du processus. Leurs expériences, leurs imaginaires et leurs propositions nourrissent profondément l’écriture de la pièce.
Mon rôle consiste davantage à créer un cadre, un écosystème de recherche, puis à accompagner l’émergence d’une forme cohérente.
5. Quelles sont vos principales sources d’inspiration (musique, arts visuels, littérature, société, etc.) ? Y a-t-il un artiste, un chorégraphe ou une œuvre qui a particulièrement marqué votre approche ?
Mes inspirations sont multiples. Elles viennent de la danse bien sûr, mais aussi de la littérature, de la philosophie, des sciences, de l’architecture, du cinéma et des arts numériques.
Je suis particulièrement intéressé par les penseurs qui interrogent les relations entre humains et non-humains, les notions d’écologie, d’interdépendance et de coexistence.
Parmi les artistes qui ont marqué mon parcours, je citerais notamment Merce Cunningham pour son rapport à l’innovation, William Forsythe pour son approche du mouvement comme système de pensée, mais aussi des artistes numériques comme Jeffrey Shaw ou Maurice Benayoun.
Plus largement, ce sont les œuvres qui déplacent notre regard sur le monde qui m’inspirent durablement.
6. Parmi les créations de K.Danse, laquelle vous tient le plus à cœur ? Pourquoi cette pièce est-elle importante pour vous, et que souhaitez-vous qu’elle transmette au public ?
Parmi les créations de K. Danse, Myselves est probablement celle qui me tient le plus à cœur. Cette pièce occupe une place particulière dans mon parcours parce qu’elle explore une question qui me fascine depuis longtemps : comment notre identité se construit-elle aujourd’hui dans un monde traversé par les technologies numériques, les réseaux sociaux et les multiples représentations de soi ?
Avec Myselves, je souhaitais interroger cette multiplicité qui nous habite tous.
Nous ne sommes jamais une seule personne. Nous sommes composés de souvenirs, de rôles sociaux, de projections, d’avatars, de désirs parfois contradictoires.
Les technologies contemporaines ont rendu cette réalité encore plus visible en démultipliant nos présences physiques, virtuelles et imaginaires.
Cette pièce est importante pour moi parce qu’elle marque aussi une étape dans la manière dont j’ai cherché à faire dialoguer le corps, l’image, les environnements numériques et la présence humaine. Il ne s’agissait pas d’utiliser la technologie comme un simple outil scénographique, mais comme un partenaire permettant de révéler les différentes strates de notre identité.
Ce que j’espère transmettre au public, c’est avant tout une expérience sensible de cette complexité. Nous vivons souvent sous la pression d’être cohérents, stables, définissables. Myselves propose au contraire d’accueillir nos multiples facettes, nos contradictions et nos transformations permanentes.
J’aimerais que les spectateurs quittent la salle avec cette question : qui suis-je lorsque je cesse de me réduire à une seule définition de moi-même ? Et peut-être aussi avec l’intuition que notre identité n’est pas quelque chose de figé, mais un mouvement permanent, une danse entre ce que nous sommes, ce que nous croyons être et ce que nous pouvons devenir.
Chaque création représente une étape importante de mon parcours artistique, mais je citerais également volontiers RCO – Radical Choreographic Object.
Cette pièce synthétise plusieurs questions qui traversent mon travail depuis longtemps : la relation entre individus et collectifs, les dynamiques d’émergence, les interactions entre systèmes biologiques et technologiques.
Elle explore la manière dont une intelligence collective peut apparaître à travers les interactions entre les participants, les danseurs et les dispositifs numériques.
C’est une œuvre qui me tient aussi particulièrement à cœur parce qu’elle propose une vision du futur fondée non sur la domination technologique mais sur la coopération et la coexistence.

7. Quels sont les défis les plus stimulants que vous rencontrez en tant que chorégraphe et directeur de compagnie ? Et quelles en sont les plus grandes satisfactions ?
Le principal défi consiste probablement à maintenir des espaces de recherche ambitieux dans un contexte où les temporalités de production sont souvent de plus en plus contraintes.
Les projets transdisciplinaires demandent du temps, de l’expérimentation, de l’incertitude et de nombreux partenariats.
Mais c’est aussi ce qui en fait toute la richesse.
La plus grande satisfaction survient lorsque l’œuvre devient un lieu de rencontre inattendu. Quand un spectateur nous dit qu’il a vécu quelque chose qu’il n’avait jamais expérimenté auparavant, ou qu’une question nouvelle s’est ouverte en lui, alors le projet a atteint quelque chose d’essentiel.
8. Selon vous, quel est le rôle de la danse contemporaine dans le monde d’aujourd’hui ? Comment peut-elle toucher et interagir avec le public, y compris ceux qui ne sont pas familiers avec cet art ?
La danse contemporaine joue aujourd’hui un rôle fondamental parce qu’elle nous rappelle l’importance du corps dans un monde de plus en plus médiatisé par les écrans et les algorithmes.
Elle permet de réinvestir l’expérience sensible, de développer notre capacité d’attention, d’écoute et d’empathie.
La danse n’a pas besoin d’être expliquée pour être ressentie. Elle peut toucher des publics très divers parce qu’elle s’adresse directement à notre expérience corporelle commune.
Je crois beaucoup aux formes participatives, immersives et situées qui permettent au public de devenir acteur de l’expérience plutôt que simple observateur.
9. Sur quels projets travaillez-vous actuellement avec K.Danse ? Quels sont vos rêves ou vos ambitions pour l’avenir de la compagnie ?
Actuellement, nous poursuivons plusieurs axes de recherche autour des relations entre intelligence artificielle, danse et participation citoyenne.
Nous développons notamment des projets explorant les notions de coexistence entre humains et systèmes intelligents, ainsi que de nouvelles formes de rituels collectifs adaptés aux enjeux contemporains.
Nous travaillons également sur des créations mêlant performance, environnements immersifs, réalité étendue et intelligence artificielle.
Pour l’avenir, mon ambition est que K. Danse continue à fonctionner comme un laboratoire artistique ouvert, capable de réunir artistes, chercheurs, citoyens et technologies autour d’expériences qui interrogent nos manières de vivre ensemble.
Au fond, ce qui m’intéresse reste toujours la même question : comment inventer de nouvelles formes de coexistence dans un monde en profonde transformation ?



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