Très tôt attirée par la chorégraphie, la belgo-colombienne Annabelle López Ochoa a suivi une formation de danseuse à l’École Royale de Ballet d’Anvers. Elle a ensuite poursuivi une carrière de danseuse au sein de plusieurs compagnies de danse européennes. En 2003, elle décide de se consacrer uniquement à la chorégraphie. Elle reçoit à ce titre plusieurs récompenses. Lancement d’une rencontre avec …

Vous avez commencé votre carrière en tant que danseuse au sein de compagnies prestigieuses comme Djazzex et le Scapino Ballet Rotterdam avant de vous consacrer exclusivement à la chorégraphie en 2003. Qu’est-ce qui a déclenché cette transition ? Y a-t-il eu un moment ou une prise de conscience spécifique qui vous a poussée à choisir cette voie ?
« J’ai découvert l’art de la chorégraphie à l’âge de 11 ans. J’ai tout de suite été fascinée par les émotions que me procurait le processus de création, ainsi que par les innombrables possibilités qu’il ouvrait. J’ai su à ce moment-là que je voulais devenir chorégraphe. Cependant, j’ai aussi ressenti le besoin de vivre les différentes étapes de la carrière d’une danseuse avant de m’engager pleinement dans cette voie.
Quand j’ai eu 30 ans, le moment m’a semblé propice. Je ne prenais plus de plaisir à me produire sur scène et j’ai perdu patience face aux interminables heures de répétitions passées à essayer de décrypter ce que voulait un autre chorégraphe. Je voulais générer mes propres idées, trouver les réponses à mes questions et les solutions aux défis de la création d’une œuvre. La transition s’est donc faite de manière assez naturelle. J’ai eu beaucoup de chance cette année-là, en 2003, de recevoir des commandes de nouvelles œuvres de la part du Scapino Ballet et du Ballet National des Pays-Bas. J’ai littéralement glissé vers la profession de chorégraphe, tout en me donnant cinq ans pour réussir. Si je n’arrivais pas à subvenir à mes besoins financiers dans ce délai, je prévoyais de m’inscrire à l’académie du cinéma, une autre de mes passions.«
Votre formation à l’École Royale de Ballet d’Anvers a marqué le début de votre carrière. Comment cette école a-t-elle façonné votre approche de la danse et de la chorégraphie ? Avez-vous des souvenirs marquants de cette période ?
« Les sept années que j’ai passées à me former à la technique Vaganova m’ont apporté une force physique et une compréhension approfondie du ballet classique. Pourtant, à l’âge de 15 ans, lorsque j’ai porté mon premier tutu, j’ai éclaté de rire en voyant mon reflet dans le miroir. Cela ne me correspondait tout simplement pas, ni physiquement ni artistiquement. Dès ce moment, il est devenu clair que mon chemin me mènerait vers la danse contemporaine.
À 16 ans, j’ai eu la chance de faire partie des rares élèves à qui Jeanne Brabants a donné quelques cours de chorégraphie. Elle m’a enseigné les bases de la technique Laban. Ce fut une révélation et une expérience revigorante. Aujourd’hui encore, je m’appuie sur ces connaissances pour créer des phrases de mouvement.«
Votre travail est décrit comme extrêmement diversifié, allant de courtes pièces conceptuelles à des ballets narratifs complets. Comment définiriez-vous votre style chorégraphique ? Selon vous, qu’est-ce qui rend une chorégraphie mémorable ou percutante ?
« Je n’ai pas de langage chorégraphique spécifique qui me caractérise. Cependant, mes œuvres sont reconnaissables par la manière dont j’aborde la traduction d’un concept en idées visuelles. Le concept, combiné aux danseurs qui sont devant moi — qu’ils soient formés classiquement ou contemporains — définit le vocabulaire de l’œuvre.
Quant à une idiosyncrasie chorégraphique, je dirais que ce sont les transitions entre les sections ou les scènes qui rendent mon travail reconnaissable. Vous ne verrez jamais de black-out dans mes œuvres, ni de danseurs qui saluent après une variation ou qui marchent pour se mettre en place avant de commencer une section. J’accorde une grande attention à la fluidité d’un ballet. Chaque scène ou transition doit faire avancer l’histoire, et parfois, c’est dans l’immobilité que s’exprime le plus.«

Vos créations comme FRIDA, Coco Chanel et Carmen mettent souvent en avant des personnages forts. Qu’est-ce qui vous attire chez ces figures historiques et ces histoires ? Comment choisissez-vous les sujets que vous portez à la scène à travers la danse ?
« J’ai toujours été fascinée par l’histoire. Plus j’en apprends sur le passé, plus je comprends pourquoi et où nous en sommes aujourd’hui. Quand je regarde le répertoire classique, aussi grand que soit mon admiration pour ces œuvres, j’ai toujours l’impression que les femmes y sont mal représentées. Ces ballets narratifs ont été créés il y a environ 200 ans, et ils ne reflètent plus la manière dont les femmes sont et évoluent dans la société actuelle. Je pense qu’il est temps de réinventer les rôles féminins à travers un prisme contemporain. C’est pourquoi créer des narrations autour de femmes historiques et emblématiques me donne l’opportunité de le faire. Je trouve rafraîchissant de voir des ballerines utiliser leur technique incroyable pour incarner des femmes qui ont vraiment existé, avec toutes leurs imperfections et complexités exposées.«
Pendant la pandémie, vous avez créé 22 vidéos de chorégraphies à distance. Comment avez-vous adapté votre processus créatif à cette contrainte ? Quels défis ou opportunités cette expérience vous a-t-elle révélés ?
« Franchement, j’ai apprécié la pause que la pandémie m’a offerte. Cela dit, j’étais très heureuse que nous sortions enfin des restrictions étouffantes. Pour moi, la danse dépend entièrement de la proximité physique et des expressions faciales des danseurs. Quand la pandémie a frappé, des amis, un couple du Ballet National d’Oslo, m’ont contactée pour créer une pièce en guise d’adieu afin de marquer leur retraite en juin 2020. J’y ai vu une opportunité de plonger dans ma deuxième passion : le cinéma. J’ai commencé par chorégraphier à distance. Ils ont fait appel à un bon caméraman, mais quand celui-ci a monté les images, j’ai réalisé que cela ne fonctionnait pas. La chorégraphie, au fond, consiste à organiser des images, à décider des perspectives, des angles, ainsi que du rythme et de la musicalité de la narration. Ainsi, j’ai chorégraphié, réalisé et monté 22 films de danse en deux ans. Aujourd’hui encore, je garde cette sensibilité aux angles de caméra, développée pendant la pandémie, dans la narration de mes œuvres scéniques.«
Vous avez reçu de nombreux prix, dont le UK Dance Award, le Prix Villanueva, et plus récemment le Prix FEDORA – VAN CLEEF & ARPELS. Comment percevez-vous ces distinctions ? Influencent-elles votre travail ou votre approche des nouveaux projets ?
« Ma première reconnaissance chorégraphique majeure, le UK National Dance Award, est arrivée à un moment opportun. Un tramway nommé Désir était mon tout premier ballet narratif en 2012. Je suis immédiatement tombé amoureuse de cette forme d’art et des défis liés à la construction d’une narration claire tout en développant un langage mouvementé distinct pour chaque personnage. Ce prix est donc arrivé comme une encouragement bienvenu.
La deuxième distinction majeure, le Prix FEDORA – VAN CLEEF & ARPELS, 13 ans plus tard (en 2025), est une reconnaissance de la part de mes pairs. Il m’a permis de réaliser une œuvre avec un budget important, ce qui est rarement accordé aux chorégraphes féminines. Cela a permis à l’équipe de rêver grand et de concrétiser les visuels nécessaires pour raconter une histoire aussi complexe.
Au-delà de cela, les prix changent effectivement mon parcours personnel en termes d’œuvres que je souhaite créer. Ils m’ont encouragée à suivre mon intuition.«

Vous avez collaboré avec des compagnies du monde entier, comme le New York City Ballet, l’English National Ballet, le Grand Théâtre de Genève, ainsi qu’avec des créateurs de mode comme Viktor & Rolf. Comment ces collaborations interdisciplinaires enrichissent-elles votre approche artistique ?
« Travailler avec d’autres disciplines, en particulier le théâtre, m’a apporté des enseignements inestimables sur la manière dont les histoires sont construites et dont les acteurs sont guidés dans le développement de leurs personnages. Ce fut la meilleure éducation que j’aurais pu espérer au début de ma carrière chorégraphique.
Travailler avec les créateurs de mode néerlandais Viktor & Rolf m’a appris quelque chose de très différent : l’importance de la clarté du concept, de la concision et de la directivité, tout en restant toujours élégant et professionnel. Le fait d’être chorégraphe invitée pour une aussi grande variété de compagnies m’a également appris à m’adapter rapidement et à reconnaître les forces et les qualités des danseurs en quelques jours. J’aime les défis et j’ai appris à faire confiance à mon intuition, surtout lorsque les réponses ne sont pas immédiatement évidentes. En fin de compte, collaborer ouvre toujours mes yeux sur de nouvelles façons de penser et de comprendre comment l’art peut être façonné. »


