Une rencontre avec Aurélien Gay

Pour poursuivre cette série de rencontres, nous vous proposons de partir à la rencontre d’un toulousain monté à la capitale. Aurélien Gay est Coryphée au sein du Ballet de l’Opéra de Paris. De sa découverte de la danse classique à sa vision de la discipline aujourd’hui, Aurélien nous plonge dans une réflexion passionnante autour de…


Pour poursuivre cette série de rencontres, nous vous proposons de partir à la rencontre d’un toulousain monté à la capitale. Aurélien Gay est Coryphée au sein du Ballet de l’Opéra de Paris. De sa découverte de la danse classique à sa vision de la discipline aujourd’hui, Aurélien nous plonge dans une réflexion passionnante autour de la danse. Lancement d’une rencontre avec …

Vous avez commencé la danse classique presque par hasard, à 9 ans, après une enfance bercée par le football. Pourquoi cette activité pour gérer votre dynamisme d’enfant ? Et comment avez-vous vécu cette transition, surtout en tant que garçon dans un milieu majoritairement féminin ?

« J’ai commencé la danse classique à 9 ans un peu par hasard. Quand j’étais petit, j’étais un garçon très dynamique, assez turbulent. J’aimais bien faire des conneries, tout en restant respectueux, évidemment. Et je pense que le football n’arrangeait pas forcément les choses ! Quand tu es dans un vestiaire avec une dizaine d’enfants de ton âge, que vous venez de gagner un match, que vous êtes tous excités, ou simplement que vous préparez un entraînement, forcément, tu rentres à la maison avec toute cette énergie. Ça ne te canalise pas vraiment.

Je sais même que mes parents en avaient tellement ras-le-bol à un moment qu’ils m’ont fait croire qu’ils allaient me mettre en pension ! Évidemment, ce n’était pas vrai, mais ça montre un peu l’état d’esprit dans lequel j’étais à cette époque.

Et finalement, c’est ma mère qui a eu l’idée de me mettre à la danse classique. Au départ, ça m’a fait très bizarre. Je me suis retrouvé seul garçon, avec une dizaine de filles dans un studio, et surtout dans un univers qui était complètement différent de ce que je connaissais avec le football.

Si je devais comparer la sensation que j’ai eue, même si la comparaison est un peu particulière, c’est comme si vous n’aviez jamais mis les pieds dans un spa, que vous arriviez avec une bombe d’énergie et qu’on vous disait soudainement : « Respirez, détendez-vous. » C’est un peu ce que j’ai ressenti. Du jour au lendemain, on me demandait de ralentir, d’écouter, de contrôler mes mouvements et mon énergie.

Et très vite, j’ai compris que je ne pouvais pas faire les mêmes conneries que dans le foot ! Je me suis vraiment mis dans le moule assez naturellement. À l’époque, la danse me paraissait presque militaire : il y avait une autorité, une rigueur, des règles très précises. Avec le recul, ce n’était évidemment pas aussi militaire que ça, mais c’est comme ça que je l’ai vécu étant enfant.

Et finalement, cette rigueur m’a fait du bien. Elle m’a permis de canaliser toute cette énergie que j’avais et de la transformer en quelque chose de constructif. C’est probablement aussi pour ça que j’ai accroché assez rapidement à la danse »

À 11 ans, vous quittez Toulouse pour Paris et intégrez l’École de Danse de l’Opéra. Comment avez-vous vécu ce départ précoce ? Avez-vous ressenti une pression particulière, ou au contraire, une forme de liberté en découvrant ce monde ?

« Ça a été assez particulier, parce que je suis quelqu’un de très famille. Pour moi, c’est ce qui compte le plus au monde. Donc quitter Toulouse à 11 ans, quitter ce cocon familial, ce « nid », avec toutes mes habitudes du quotidien, matin, midi et soir, et surtout mon frère et ma sœur dont j’étais ,  et dont je suis toujours très proche, ça a été vraiment difficile.

Et en même temps, je n’ai jamais été forcé à quoi que ce soit. C’était vraiment ma décision. Mes parents eux-mêmes ne savaient pas forcément dans quoi ils me lançaient. On avait essayé de regarder deux ou trois documentaires, de se renseigner un peu, mais forcément, quand on a 11 ans, on ne mesure pas vraiment ce que ça représente de partir à Paris pour intégrer l’École de Danse de l’Opéra.

Ce qui m’a permis de ne pas décrocher, je pense, c’est que très vite, j’ai eu cette sensation d’avoir un devoir à accomplir. Je ne savais absolument pas lequel, mais j’avais envie de découvrir ce que j’étais censé accomplir. C’est assez particulier à expliquer, parce qu’à 11 ans, je me suis mis des objectifs que, je pense, beaucoup d’enfants n’ont pas forcément à cet âge-là.

La rigueur dont je parlais précédemment m’a énormément plu, alors que c’est assez paradoxal quand on repense à l’enfant que j’étais avant de commencer la danse. Et très vite, je me suis fixé un objectif : rentrer dans la compagnie de l’Opéra de Paris. Je ne voyais plus vraiment autre chose. C’est devenu un rêve, puis presque une obsession.

Et ce qui est assez drôle, c’est qu’avant d’arriver à l’École de Danse, je ne savais même pas vraiment ce qu’était l’Opéra de Paris. Je ne savais pas ce que représentait le fait d’être danseur professionnel. Je l’ai découvert en arrivant à l’école, notamment au contact des autres élèves.

Eux, pour beaucoup, avaient ce rêve depuis qu’ils étaient tout petits. Ils connaissaient déjà l’univers, ils savaient ce qu’était l’Opéra, ce qu’était la compagnie, ce qu’ils voulaient devenir. Moi, pas du tout. Je venais de Toulouse, j’avais commencé la danse presque par hasard, et tout ça était complètement nouveau pour moi.

Mais finalement, c’est peut-être justement ce qui m’a poussé. J’étais extrêmement curieux. J’avais cette impression d’avoir quelque chose à accomplir, sans savoir quoi. Et je crois que pendant plusieurs années, j’ai avancé avec cette envie de trouver la réponse. À 11 ans, je ne savais pas encore exactement où j’allais, mais je savais que je voulais aller jusqu’au bout pour découvrir ce que j’étais capable d’accomplir. »

Vous mentionnez environ 150 spectacles par an, sans compter les galas. Pouvez-vous nous décrire une journée type dans la vie d’un danseur de l’Opéra de Paris ? Quels sont les sacrifices, mais aussi les joies, de ce rythme intense ?

« Selon  moi, la réalité du métier de danseur, il faut déjà la caractériser par une chose : nous sommes aussi des sportifs de haut niveau. On utilise notre physique en permanence, mais pas seulement notre physique : il y a aussi énormément de travail mental derrière. Et je considère vraiment que la danse est l’un des sports les plus complets.

Quand je parle de sportif de haut niveau, il ne faut pas forcément imaginer uniquement quelqu’un qui cherche la force ou qui développe une masse musculaire importante. Nous, notre travail est davantage basé sur la puissance, l’explosivité, l’endurance, la précision, le contrôle du corps, mais toujours avec cette dimension artistique. Et c’est justement ce qui rend notre métier particulier : on doit être capable d’utiliser toutes ces qualités physiques pour transmettre quelque chose au public à travers l’art et le spectacle.

Mon quotidien commence donc assez tôt. Personnellement, je me lève suffisamment tôt pour avoir environ une heure et quart, voire une heure et demie, avant le cours de danse. Ce temps me permet de préparer mon corps : je fais la rééducation dont j’ai besoin, notamment au niveau des pieds ou du haut du corps, des étirements, du renforcement musculaire et différents exercices de préparation.

Le cours de danse commence généralement à 10 heures et se termine à 11h30. Nous enchaînons ensuite avec un autre cours jusqu’à 13 heures. Nous avons une pause pour manger, puis les répétitions reprennent à 13h30 jusqu’à 15h30, avant de reprendre de 16 heures à 18 heures lorsqu’il n’y a pas de spectacle.

Quand il y a un spectacle, l’organisation est un peu différente puisque la journée se termine généralement vers 16h30, et ensuite le spectacle commence à 19h30 ou 20 heures, selon la programmation et la longueur de la soirée.

Mais ça, c’est vraiment le planning officiel. À côté de ça, je fais personnellement beaucoup de travail supplémentaire, parce que je me suis rapidement rendu compte que ce que je faisais uniquement pendant les cours ne suffisait pas pour atteindre les objectifs que je me fixais.

Cette heure et quart avant l’entraînement est donc très importante pour moi. Elle me permet à la fois de préparer et de chauffer mon corps, de réveiller mes muscles, mais aussi de renforcer certaines choses que je ne peux pas forcément travailler pendant la journée. Ensuite, quand j’arrive au cours de danse, je peux réellement utiliser ce travail et essayer de mettre en place tout ce que j’ai préparé en amont.

Et il faut aussi ajouter à tout ça les galas. Les répétitions de gala ne sont pas liées à l’Opéra de Paris : elles se font sur notre temps libre, notamment pendant nos jours de repos. Il y a également certaines périodes très particulières, comme le concours de promotion à l’Opéra de Paris. Pendant environ un mois, il peut y avoir énormément de répétitions supplémentaires. Ce ne sont pas des répétitions qui apparaissent dans notre planning officiel : chacun s’organise dans son temps libre pour préparer son concours, puisque celui-ci est libre et non obligatoire.

Donc, finalement, quand on parle d’une centaine de spectacles ou de 150 spectacles par an, il faut aussi penser à tout ce qu’il y a autour. Il y a les cours, les répétitions, les spectacles, les éventuels galas, les concours, mais aussi tout le travail personnel que chacun peut mettre en place.

Et avec une telle charge de travail, la récupération devient absolument primordiale. Pour moi, c’est quelque chose dont je suis particulièrement sensible. Le travail avec le corps médical, la kinésithérapie, l’ostéopathie, mais aussi tout ce qui concerne la récupération cryothérapie, sauna, bains froids, etc. Ça fait partie intégrante de la préparation.

Parce qu’en réalité, on ne peut pas demander à notre corps d’être performant toute l’année avec autant d’heures de travail si on ne prend pas soin de lui. Plus on veut être productif et performant dans les répétitions, et surtout sur scène, plus il faut être capable de récupérer correctement.

Et je pense que c’est quelque chose sur lequel il faut encore davantage sensibiliser les danseurs et les danseuses : comprendre son corps, comprendre sa santé, savoir écouter les signaux qu’il nous envoie. Pour moi, c’est primordial. La performance passe aussi par la récupération. Ce n’est pas quelque chose qui vient après le travail : ça fait partie du travail. »

La danse classique est souvent associée à des clichés : un art ‘féminin’, réservé aux bourgeois, ou encore lié à l’orientation sexuelle. Comment réagissez-vous face à ces préjugés, surtout quand vous croiser des inconnus qui vous demandent dans quel club de foot vous jouez ?

« Je pense qu’on est dans une société où les choses doivent évoluer, et où la perception des gens doit aussi évoluer. Je le vois notamment avec les personnes que je rencontre à travers le  foot où je joue. Quand elles apprennent que je fais de la danse classique et que je suis à l’Opéra de Paris, la plupart du temps, les réactions sont plutôt bienveillantes. Les gens vont davantage retenir le courage, le travail, le fait d’être à l’Opéra, et ils vont me dire : « Waouh, c’est incroyable ! »

Et quelque part, ça me permet aussi de prendre conscience de la chance que j’ai tous les jours d’être là où je suis.

Après, personnellement, je pense qu’il faut aussi sortir de toutes ces questions de clichés, notamment autour de l’orientation sexuelle. Pour moi, on s’en fiche complètement de savoir quelle est l’orientation sexuelle d’un danseur. Ce qui compte, c’est ce qu’il est capable de transmettre sur scène. Quand tu interprètes un personnage, tu dois raconter une histoire, tu dois interpréter ce qu’on te demande d’interpréter, tout en gardant évidemment ta personnalité. Tant que tu es juste dans ton interprétation et que tu ne tombes pas dans une exagération qui n’a pas de sens pour le personnage, ça ne me dérange absolument pas.

Ce que j’aimerais surtout faire à travers la danse, c’est la démocratiser. J’ai presque l’impression que c’est le devoir que j’ai à accomplir. Et quand je parle de démocratiser la danse, ce n’est absolument pas pour la rendre plus masculine ou pour changer ce qu’elle est. Ce n’est pas du tout ça.

J’aimerais simplement que les gens puissent découvrir la danse pour ce qu’elle est réellement : un spectacle, une histoire racontée par des danseurs et des danseuses, et surtout un moyen de transmettre des émotions. Quand quelqu’un vient voir un ballet, j’aimerais qu’il ne se dise pas : « Je vais voir un spectacle de filles » ou « je vais voir des petites filles danser ». J’aimerais qu’il se dise : « Je vais voir une histoire qui va peut-être me faire ressentir quelque chose. »

Et pour moi, le meilleur moyen de faire tomber les clichés, c’est de faire découvrir concrètement ce qu’est la danse.

Je le vois très souvent avec les jeunes. Je peux les inviter à venir essayer un entraînement, et généralement, ils vont essayer de faire un entrechat, un entrechat quatre par exemple. Et là, ils se rendent compte que ce qui leur paraissait très simple ou très esthétique de l’extérieur est en réalité extrêmement compliqué physiquement. Et très vite, leur réaction change : ils passent de « c’est quoi, la danse classique ? » à « Waouh, mais comment vous faites ça ?! »

Et je trouve ça intéressant parce qu’en quelques minutes, leur regard peut changer simplement parce qu’ils ont essayé par eux-mêmes.

Je pense aussi qu’il y a un problème lié au fait que les jeunes vont peut-être moins voir de ballets, moins au théâtre, moins à l’opéra. Ils découvrent donc moins directement ce monde du spectacle et de l’art. Et forcément, quand on ne connaît pas quelque chose, on peut facilement se faire une idée uniquement à travers ce qu’on voit.

Par exemple, quand on voit simplement une photo d’un danseur en collant, on peut très vite se faire une représentation qui est complètement éloignée de la réalité de notre métier. Mais une tenue, ce n’est pas le fond de ce qu’on fait. Certaines tenues font partie des exigences de la discipline, comme dans énormément de sports ou de métiers artistiques.

Ce qui est important, c’est ce qu’il y a derrière : le travail, la technique, l’interprétation, l’émotion et surtout ce qu’on arrive à transmettre au public.

Et finalement, c’est ça que j’aimerais faire comprendre. Je ne cherche pas à convaincre les gens que la danse est ceci ou cela. Je leur dis simplement : venez voir, venez essayer, venez découvrir par vous-mêmes. Parce qu’une fois qu’on a réellement découvert ce monde-là, on peut se faire son propre avis. Et moi, c’est vraiment cette découverte de l’art et du spectacle que j’ai envie de transmettre. »

À l’adolescence, vous avez connu des moments de doute, des blessures, et même l’envie de retourner au foot. Qu’est-ce qui vous a permis de persévérer ? Comment gérez-vous aujourd’hui la pression et l’incertitude inhérentes à ce métier ?

« Le doute, pour moi, c’est quelque chose auquel je fais face quasiment tous les ans. Je pense d’ailleurs que la remise en question n’est pas forcément quelque chose de négatif. Au contraire, elle peut être très positive, parce qu’elle permet de faire évoluer la personne que l’on est, mais aussi le danseur que l’on veut devenir.

Maintenant, c’est vrai que lorsque tu trouves un bon rythme, que tu es dans une période où tu as confiance en toi, où tu sens que tu progresses, que tu commences à te dire que beaucoup de belles choses peuvent arriver, et qu’à ce moment-là une blessure arrive, c’est extrêmement difficile.

J’ai toujours eu des moments où j’ai voulu arrêter. Des moments où je me suis dit : « Est-ce que je ne ferais pas mieux de faire autre chose ? » Parce qu’on se rend compte que ce qu’on veut obtenir est extrêmement difficile. Ça demande énormément de travail, de courage, mais aussi une part de chance.

Quand je parle de chance, je ne veux pas dire que tout est dû au hasard. Pour moi, il faut évidemment avoir quelque chose en soi, ce que j’appellerais une forme de talent ou d’étoile. Mais il y a aussi le facteur chance, les rencontres, les opportunités, le fait qu’un danseur ou une danseuse soit amené à remplacer quelqu’un, qu’on découvre son potentiel à ce moment-là et qu’on décide de lui donner sa chance. Il y a aussi le destin, le parcours de chacun. Tout ça entre en compte.

Et moi, ce qui me permet de continuer malgré les moments de doute, c’est que je suis quelqu’un d’assez têtu, et peut-être aussi un peu naïf. Je continue d’y croire, même quand ça peut paraître impossible aux yeux de certains.

Parce que ce qui m’accroche réellement, ce n’est pas simplement l’idée d’être à l’Opéra de Paris ou de réussir professionnellement. Ce qui m’anime, c’est de pouvoir incarner des personnages, vivre à travers eux et les faire vivre sur scène. C’est pouvoir m’exprimer à travers eux et transmettre quelque chose au public.

Je ne danse pas uniquement pour qu’on voie Aurélien Gay. Ce n’est pas ça qui m’intéresse. Ce qui m’intéresse, c’est ce que je peux ressentir intérieurement à travers un personnage et ce que je peux transmettre grâce à lui. C’est pour ça que je travaille tous les jours : pour atteindre ces rôles, pour pouvoir les faire vivre à travers mes sensations, mon histoire, mes rêves.

Et je pense que c’est justement ça qui crée la passion et, quelque part, le bonheur.

Bien sûr, il y a énormément de doutes, notamment avec les blessures. J’en ai aussi connu lorsque j’étais à l’École de Danse. L’adolescence a été une période assez difficile pour moi, notamment parce que je grandissais beaucoup moins vite que les autres. Je savais qu’il y avait des critères physiques, notamment de taille, pour pouvoir intégrer la compagnie de l’Opéra de Paris. Donc forcément, ça crée une vraie angoisse quand tu vois les autres grandir et que toi, tu as l’impression de rester derrière.

J’ai très mal vécu cette période. J’avais l’impression de perdre du temps, de ralentir ma progression, de ne pas avancer comme je le voulais. Et quand tu as 12, 13 ou 14 ans et que ton objectif est déjà très clair dans ta tête, tu peux facilement avoir l’impression que tout est en train de t’échapper.

Finalement, j’ai réussi à atteindre mon premier objectif, qui était de rentrer dans la compagnie de l’Opéra de Paris. Mais aujourd’hui, j’ai envie de plus.

Et ce « plus », ce n’est pas pour briller davantage que les autres. Ce n’est pas une question de comparaison. C’est simplement que je ne veux pas me contenter de ce que j’ai obtenu. J’ai encore cette soif parce que je sais pourquoi je danse et ce que j’ai envie de vivre à travers la danse.

Je ne suis d’ailleurs pas forcément tombé amoureux de la danse classique uniquement pour les pas ou pour la technique. Ce qui m’a vraiment fait tomber amoureux de cette discipline, ce sont les histoires que l’on peut raconter à travers les personnages.

C’est aussi la technicité, évidemment, mais surtout tout ce qu’il peut se passer dans un pas de deux, par exemple. Il peut y avoir une connexion avec son ou sa partenaire que l’on ne retrouve peut-être nulle part ailleurs sur une scène. On doit se faire confiance, communiquer avec le corps, ressentir l’autre. Et quand cette connexion fonctionne, ça peut être absolument incroyable.

Donc oui, il y a des moments où je me dis : « C’est trop dur, ça va être trop long, je n’y arriverai peut-être pas. » Mais finalement, je reviens toujours à la même chose : j’ai envie de raconter ces histoires, d’incarner ces personnages et de vivre ces moments sur scène. Et tant que cette envie-là est présente, je sais pourquoi je continue à travailler. »

Vous dites vouloir ‘normaliser’ la danse classique pour les garçons. Quelles actions concrètes meneriez-vous pour y parvenir ? Pensez-vous que des collaborations comme celle que vous avez réalisé avec le PSG peuvent aider à changer les mentalités ?

« Ce n’est pas vraiment une question de normaliser la danse, mais plutôt de lui donner davantage de visibilité. Aujourd’hui, on est dans une époque où les réseaux sociaux prennent une place énorme, notamment auprès des jeunes. C’est souvent par ces plateformes qu’ils découvrent de nouvelles choses, et c’est justement là que j’ai envie d’agir. Si j’utilise les réseaux sociaux, c’est avant tout pour montrer ce qu’on ne voit pas forcément, ou ce que certaines personnes n’auraient peut-être pas la curiosité d’aller chercher d’elles-mêmes.

Et oui, forcément, faire des collaborations avec le PSG, c’est incroyable. C’est une opportunité de dingue, surtout quand on voit l’image et la dimension que la marque PSG possède aujourd’hui. Mais, au-delà de ça, ça correspond aussi parfaitement à mon histoire. J’ai commencé par le football, je fais aujourd’hui de la danse, et pouvoir réunir les deux a été un vrai bonheur.

Ce qui est assez beau, c’est que tout s’est fait naturellement. Je n’ai pas forcément cherché à provoquer cette rencontre. J’ai simplement décidé de montrer mes vidéos de danse sur les réseaux sociaux, tout en partageant ma passion pour le football, et notamment pour le PSG. Et finalement, ces deux univers se sont rencontrés.

Pour moi, c’était incroyable parce que ça permettait aussi de montrer une certaine accessibilité. Le football et la danse classique peuvent sembler, à première vue, complètement opposés. Et pourtant, j’ai réussi à introduire la danse classique dans cet univers-là. Je trouve que c’est un message fabuleux.

Ça montre aussi qu’il y a encore des gens qui sont sensibles à cet art, qui ont envie de le découvrir et qui sont prêts à contribuer à le rendre visible. Et finalement, c’est surtout ça que j’ai envie de transmettre : donner envie aux gens de regarder, de découvrir, et peut-être de s’intéresser à un univers qu’ils n’auraient pas forcément rencontré autrement. »

Vous soulignez que la danse classique, c’est aussi du théâtre, de la puissance, et une osmose avec la musique. Pouvez-vous nous parler d’un rôle ou d’une œuvre qui vous a particulièrement marqué, et pourquoi ?

« En fait, ce que j’aime par-dessus tout, comme je l’ai dit, c’est transmettre, raconter une histoire et interpréter un personnage. Pour moi, c’est vraiment comme au théâtre ou au cinéma : on doit entrer dans un personnage, se mettre entièrement à son service et réussir à le faire vivre à travers notre propre corps, notre propre sensibilité et notre évolution.

C’est quelque chose que j’affectionne particulièrement. Et puis, avec l’Opéra de Paris, on a cette chance incroyable de pouvoir danser de magnifiques ballets, de grands ballets classiques, des œuvres majeures du répertoire. On est aussi entourés et accompagnés par des personnes extraordinaires : les musiciens, les équipes techniques, les habilleurs… Il y a tout un monde autour de nous qui permet de donner vie à ces œuvres.

Et je pense que c’est aussi ce qui nous permet d’aller le plus loin possible dans l’histoire et dans les personnages qui nous touchent. Pour moi, c’est vraiment cette recherche-là qui est passionnante : essayer de comprendre un personnage, de comprendre ce qu’il ressent, ce qu’il traverse, et réussir à le transmettre au public.

Et je dirais que j’ai plusieurs personnages qui me touchent particulièrement. Plus je grandis, plus je deviens sensible aux ballets de Roland Petit, notamment à Quasimodo dans Notre-Dame de Paris, mais aussi à Jeu de la mort ou à L’Arlésienne. Ce sont des ballets que je n’ai pas encore eu la chance de danser à l’Opéra de Paris, et que j’espère pouvoir interpréter un jour.

Mais ce sont vraiment des œuvres qui m’attirent parce qu’elles vont chercher quelque chose de très concret dans le personnage. Elles permettent d’aller au plus profond de ce qu’il est, de comprendre sa psychologie, ses émotions, ses contradictions. Et c’est précisément cette profondeur-là qui m’intéresse dans la danse.

Pour continuer sur cette idée de transmission, les ballets de MacMillan me touchent énormément aussi. Ce sont des œuvres qui demandent une très grande justesse dans la pantomime, parce qu’il faut réussir à faire comprendre l’histoire au public, parfois même sans avoir besoin de mots. Il y a aussi des passages extrêmement acrobatiques et impressionnants techniquement, et c’est quelque chose qui m’attire beaucoup.

Mais au-delà de la performance, ce sont surtout des histoires qui touchent profondément les spectateurs, parce qu’elles abordent des sujets très forts et parfois très violents, comme la violence, le viol ou encore le suicide. Ce sont des thèmes difficiles, mais justement, je trouve que la danse peut avoir cette force-là : raconter des histoires humaines, parfois très sombres, et réussir à provoquer une émotion chez le spectateur.

Mais s’il y a un ballet que je rêve de danser par-dessus tout, c’est Giselle.

Et c’est assez paradoxal, parce qu’en comparaison avec d’autres grands ballets classiques comme La Bayadère ou Don Quichotte, il n’y a finalement peut-être pas autant de choses à « montrer » techniquement. Mais justement, tout est dans l’interprétation du personnage.

Ce qui m’attire dans Giselle, c’est de savoir jusqu’où on peut emmener le spectateur simplement à travers l’interprétation. Comment faire ressentir les émotions de la manière la plus juste et la plus crédible possible ? Comment faire vivre réellement ce personnage, au point que le public oublie presque qu’il est en train de regarder un danseur et qu’il ait simplement l’impression de  vivre son histoire ?

Et je pense que c’est ça qui me fascine le plus dans ce ballet : cette capacité à raconter énormément de choses avec finalement très peu. Tout passe par le regard, la musicalité, le mouvement, la pantomime, mais surtout par ce qu’on arrive à faire ressentir. »

Vous avez évoqué l’absence d’accompagnement psychologique spécialisé pour les danseurs, contrairement à certains sportifs. Pensez-vous que cela devrait évoluer ? Comment imaginez-vous un meilleur soutien pour les jeunes danseurs face aux blessures ou aux doutes ?

« En ce qui concerne la préparation mentale et la préparation physique, heureusement, aujourd’hui, on a une équipe autour de nous qui est là pour nous aider et nous accompagner. Les choses évoluent, même si, bien évidemment, tout n’est pas encore parfait. Les équipes médicales font leur maximum pour nous accompagner du mieux possible et nous permettre de pratiquer notre métier dans les meilleures conditions.

Mais si je décide d’en parler, c’est parce que je trouve que c’est encore important de mettre l’accent là-dessus. Nous avons besoin de continuer à évoluer, et on se rend aussi compte que certaines méthodes qui existaient auparavant ne fonctionnent plus forcément aujourd’hui et ne permettent pas toujours aux danseurs de progresser ou de se préserver.

Je ne suis absolument pas contre l’ancienne école. Au contraire, je pense qu’il y a certaines valeurs et certaines mentalités de cette école qui sont vraiment importantes et qui ont encore beaucoup de sens aujourd’hui. En revanche, quand il s’agit de la prévention et de la santé des danseurs, je pense qu’il y a encore des choses à améliorer.

Pour moi, le but ultime, c’est de pouvoir performer sur scène, d’être à 100 % de ses capacités, aussi bien mentalement que physiquement, et de pouvoir répondre pleinement à ce qu’on nous demande. Et pour y arriver, il faut justement mettre tout en œuvre pour que le danseur puisse se sentir performant, en confiance et bien dans son corps comme dans sa tête.

Aujourd’hui, je trouve qu’on n’a pas encore suffisamment d’accompagnement et de prévention sur ces aspects-là. Heureusement, ça évolue, mais il y a encore du chemin à faire. On ne devrait pas attendre qu’un danseur soit blessé ou en difficulté pour commencer à s’occuper de lui. La prévention devrait vraiment faire partie intégrante de notre quotidien.

C’est pour ça que je trouve important de parler de toutes ces choses qui peuvent sembler secondaires, mais qui sont en réalité primordiales : faire des séances de kinésithérapie, d’ostéopathie, de rééducation lorsqu’elles sont nécessaires, mais aussi prendre le temps de récupérer, de se reposer et de prendre soin de son corps.

Chez un danseur, la récupération et la prévention ne sont pas un luxe. Elles font partie intégrante de notre métier. Et je pense qu’en prenant davantage conscience de ça, on peut justement permettre aux danseurs de durer plus longtemps, de performer dans de meilleures conditions et surtout de prendre davantage confiance en eux. »

Vous avez été promu Coryphée en 2023. Comment vivez-vous ces étapes de reconnaissance ? Quels sont vos objectifs pour les années à venir ?

« Les défis, ce sont bien évidemment ceux dont je vous ai parlé précédemment : réussir à accéder à ces grands rôles, pouvoir interpréter ces personnages, les faire vivre à travers mes émotions, à travers ma perception de la danse, et continuer surtout à m’épanouir à l’Opéra de Paris.

Ça a toujours été un rêve ultime pour moi. Mais je sais aussi que, pour avoir la chance d’interpréter ces rôles, il faut forcément atteindre un certain niveau, être parmi les solistes, les premiers solistes, et évidemment, à terme, devenir étoile.

Aujourd’hui, je n’en fais plus une obsession, parce que je sais que ça peut être quelque chose qui peut me ronger mentalement. J’essaie plutôt de me concentrer sur le travail, sur ma progression et sur tout ce que je peux mettre en place pour me donner la chance, un jour, d’interpréter ces rôles.

Donc, bien évidemment, je travaille au maximum pour continuer à progresser, monter les échelons et aller le plus loin possible, parfois même au-delà de ce que je pensais être capable de faire.

Et finalement, c’est ça que j’ai envie de faire aujourd’hui : devenir le danseur que j’ai toujours voulu être. Parce que je sais que si j’arrive à devenir cette personne-là, à atteindre le niveau et l’interprète que j’ai toujours imaginé, alors je me donnerai toutes les chances d’atteindre ces rêves. »

Si vous deviez convaincre un jeune garçon ou une jeune fille de se lancer dans la danse classique, que leur diriez-vous ? Et quel conseil leur donneriez-vous pour surmonter les regards ?

Je n’ai évidemment aucune prétention à donner des leçons, parce que je suis encore très jeune dans ma carrière et que j’ai encore énormément de choses à découvrir. Mais simplement au regard du parcours que j’ai fait jusqu’à présent, il y a peut-être deux ou trois conseils que je pourrais donner.

Le premier, et pour moi le plus important, c’est de ne surtout jamais oublier pourquoi vous dansez.

Il ne faut jamais oublier ce que vous avez ressenti la première fois que vous êtes monté sur scène, ou la première fois que vous avez regardé une vidéo de votre idole. Ce sentiment que vous avez ressenti à l’intérieur de vous, cette envie, cette émotion, cette passion… il ne faut jamais la perdre de vue.

Parce que si elle disparaît, c’est peut-être qu’il y a autre chose qui commence à vous ronger mentalement, et ça peut vous empêcher de vous épanouir pleinement dans ce que vous faites.

Le deuxième conseil que je pourrais donner, c’est de continuer à prendre du plaisir. Garder de la bonne humeur, garder cette envie de danser, même si je sais que ce sont des milieux parfois particuliers et qu’on peut être entouré de personnes ou d’énergies négatives.

Il faut essayer de rester dans sa bulle, de se protéger, tout en restant évidemment disponible et à l’écoute lorsqu’on vous donne des corrections. Il faut savoir écouter les autres, mais il faut aussi apprendre à s’écouter soi-même, à se faire confiance et à croire en ses propres sensations.

Et surtout, continuez à vous épanouir.

Parce qu’au fond, il faut toujours revenir à cette question : pourquoi est-ce que je danse ? Qu’est-ce que j’ai vraiment envie de devenir ?

Il faut garder en tête cette image que vous aviez de vous lorsque vous étiez plus jeune, quand vous vous imaginiez un jour sur scène, en train d’interpréter tel ou tel rôle, de vivre telle ou telle émotion. C’est à ce rêve-là qu’il faut pouvoir s’accrocher.

Et ce rêve, ce ne sont pas uniquement des paroles ou une idée qu’on se fait dans sa tête. Ce sont aussi des sensations. Et je pense qu’il faut savoir se fier à ces sensations, parce qu’elles peuvent parfois nous guider bien plus qu’on ne le pense.

Et pour terminer, si je devais rajouter quelque chose par rapport à tous ces clichés, je dirais que, du moment où vous restez dans votre bulle et que vous savez pourquoi vous êtes là, il faut apprendre à faire face aux critiques.

Elles peuvent venir de partout : de votre famille, de votre entourage, de vos amis ou même de personnes que vous ne connaissez pas. Et forcément, ce n’est pas toujours facile à entendre. Mais je pense qu’il faut avant tout se fier à sa confiance en soi.

Et même si, au départ, vous n’avez pas forcément confiance en vous, c’est justement dans ce travail, dans cette bulle que vous allez construire autour de vous, que vous allez pouvoir la trouver. C’est en travaillant, en progressant, en vous confrontant aux difficultés et en voyant jusqu’où vous êtes capables d’aller que cette confiance va progressivement se construire.

Et surtout, si c’est un rêve, il faut y aller.

Il y aura toujours des moments plus ou moins difficiles. Peu importe le métier, peu importe le milieu, il y aura toujours des périodes de doute, des échecs, des critiques et des moments où vous vous demanderez si vous êtes vraiment capables.

Mais finalement, c’est aussi dans ces moments-là qu’on découvre sa véritable force de caractère. C’est là qu’on voit jusqu’où on est prêt à aller pour quelque chose qui nous tient vraiment à cœur.

Donc, si vous avez un rêve, accrochez-vous-y. Écoutez-vous, faites-vous confiance, travaillez pour y arriver, et surtout, ne laissez pas les regards ou les critiques des autres vous faire oublier pourquoi vous avez commencé.

Photo : Maria-Helena Buckley


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